Poison (3/2027)
ed. Tina Asmussen, Sabine Pitteloud, Tiphaine Robert, Maria Tranter
Le poison est omniprésent dans l’histoire des sociétés humaines et figure parmi les objets les plus protéiformes. Qu’elles soient ingérées, inhalées, absorbées ou diffusées dans les sols et les cours d’eau, les substances toxiques ont façonné les corps, les environnements, les économies et les régimes politiques jusqu’à nos jours. Pourtant, le «poison» n’est ni une catégorie figée ni évidente en soi. Ce qui est considéré comme toxique — pour qui et sous quelles conditions — a fait l’objet de négociations et de renégociations au fil des siècles, façonné par les transformations des systèmes de savoir, les intérêts commerciaux changeants, les régimes réglementaires et les conceptions culturellement spécifiques de la nature, du corps et du risque.
Ce volume de traverse propose une exploration de l’histoire des poisons, du Moyen Âge à nos jours, ancrée sur une histoire des matériaux et des substances (Stoffgeschichte, voir Haumann et al., 2023). En plaçant la substance au centre de l’analyse en tant qu’objet historique — en retraçant son extraction ou sa synthèse, sa circulation à travers les réseaux de commerce et de consommation, son application, sa réglementation et son élimination —, cette approche permet de suivre les poisons dans des configurations généralement étudiées de manière isolée: de la mine ou du laboratoire au marché, du corps à la salle d’audience, de l’environnement local aux chaînes mondiales de matières premières. Les propriétés matérielles de substances spécifiques — leur volatilité, leur persistance, leur bioaccumulation ou la latence de leurs effets — ne sont pas accessoires, mais constitutives de leur trajectoire historique.
Ce numéro invite des contributions qui mettent en dialogue cette approche matérielle avec l’histoire culturelle, l’histoire du droit, l’histoire sociale, l’histoire économique, des sciences et des techniques et l’histoire environnementale. La frontière entre «poison» et «remède», entre ce qui est toxique et ce qui est bénéfique, est historiquement située. La toxicité est donc relationnelle, contextuelle et contestée. De plus, l’exposition aux poisons s’inscrit dans des échelles de temps radicalement différentes, allant d’un empoisonnement soudain et aigu, intentionnel ou non, aux processus lents, cumulatifs et souvent imperceptibles de contamination environnementale qualifiée par Rob Nixon (2011) de «violence lente». L’histoire des substances est particulièrement apte à saisir ces dynamiques temporelles.
La régulation des poisons n’a jamais relevé d’un simple exercice de l’autorité publique. Elle implique une tolérance face aux risques et contribue à une normalisation de l’exposition à des substances toxiques (Boudia et Jas, 2019). L’établissement supposé objectif de seuils de tolérance et valeurs limite est façonné non seulement par des évidences scientifiques mais aussi par des intérêts politiques et économiques. Il faut souligner encore que la toxicité des substances a souvent été reconnue au moment même de leur diffusion, mais que des acteurs puissants ont à maintes reprises semé le doute pour retarder la réglementation (Oreskes et Conway, 2010) ou orchestré la dissimulation de scandales potentiels (Henry, 2021). Par ailleurs, les substances toxiques n’affectent jamais tous les corps et tous les environnements de la même manière: les communautés marginalisées — définies par la classe sociale, la race, le genre, les asymétries de pouvoir ou le colonialisme — ont historiquement supporté des charges toxiques disproportionnées (Liboiron, 2021; Nixon, 2011; Taylor, 2014; Jarrige et Le Roux, 2017).
Toutes les époques et toutes les régions géographiques peuvent être abordées. Les contributions peuvent porter sur un sujet précis, un site particulier, une région ou adopter une démarche comparative et interconnectée. Les auteurs et autrices peuvent s’inspirer des questions suivantes, sans s’y limiter:
- Comment certaines substances toxiques ont-elles été identifiées, extraites, synthétisées, commercialisées et consommées au fil du temps, et comment leurs propriétés physiques ont-elles influencé les possibilités de détection et de réglementation?
- Comment la frontière entre «poison» et «remède», entre toxicité et innocuité, a-t-elle été définie et redéfinie, et par quels acteurs?
- Quel rôle les formes vernaculaires et artisanales de savoir ont-elles joué parallèlement ou à l’encontre des évaluations de la toxicité menées par les experts reconnus et les institutions?
- Comment les catégorisations — nuisance, maladie professionnelle, crime environnemental — ont-elles évolué en réponse aux substances toxiques, et comment ont-elles été façonnées par des intérêts politiques et économiques parfois concurrents?
- Comment l’empoisonnement délibéré en tant que crime a-t-il croisé les dimensions environnementales et industrielles de l’exposition aux substances toxiques dans la pratique juridique?
- Quels corps et quels environnements ont supporté les charges toxiques les plus lourdes, et comment les catégories de vulnérabilité – classe sociale, race, genre, âge, profession, statut colonial – ont-elles façonné la répartition des risques toxiques?
- Comment les populations touchées ont-elles reconnu, exprimé et mobilisé leurs actions contre leur propre exposition aux poisons?
- Comment les substances toxiques ont-elles été représentées et dénoncées dans la littérature, l’art et la culture populaire, et comment les significations symboliques du poison ont-elles interféré avec les réalités matérielles de la contamination?
- Comment certaines technologies de production (fusion, amalgamation, chimie industrielle) ont-elles généré de nouveaux risques toxiques, et comment les technologies de détection et d’assainissement ont-elles façonné les manières de faire face aux poisons?
- En quoi la désindustrialisation transforme-t-elle l’exposition aux substances toxiques dans les communautés et les lieux touchés? Comment la définition de «zones sacrifiées» et les initiatives de réhabilitation environnementale ont-elles été façonnées, avec quels résultats?
Les contributions seront publiées dans le numéro 3/2027 de traverse. Les articles doivent compter au maximum 30’000 caractères (espaces compris) et seront soumis à une évaluation par les pairs en double aveugle (double blind peer review). Toutes les informations concernant les aspects formels ainsi que le style sheet se trouvent ici. Les résumés pour les contributions (environ 500 mots) et un court CV doivent être envoyés avant le 15 juin 2026 à : m.tranter@unibas.ch. Les auteur×rice×s seront informé×e×s de la décision des éditeurice×s du numéro au plus tard le 30 juin 2026. Le délai pour la soumission des articles complets est fixé au 15 octobre 2026.
Références citées
Boudia, Soraya; Jas, Nathalie, Gouverner un Monde Toxique, Versailles, 2019.
Haumann, Sebastian; Roelevink, Eva-Maria; Thorade, Nora; Zumbrägel, Christian (éd.), Perspektiven auf Stoffgeschichte: Materialität, Praktiken, Wissen, Bielefeld, 2023.
Henry, Emmanuel, La fabrique des non-problèmes: ou comment éviter que la politique s’en mêle, Paris, 2021.
Jarrige, François; Le Roux, Thomas, La contamination du monde: Une histoire des pollutions à l’âge industriel, Paris, 2017.
Liboiron, Max, Pollution Is Colonialism, Durham, NC, 2021.
Nixon, Rob, Slow Violence and the Environmentalism of the Poor, Cambridge, MA, 2011.
Oreskes, Naomi; Conway, Erik M., Merchants of Doubt: How a Handful of Scientists Obscured the Truth on Issues from Tobacco Smoke to Global Warming, New York, 2010.
Taylor, Dorceta E., Toxic Communities: Environmental Racism, Industrial Pollution, and Residential Mobility, New York, 2014.