Audrey Bonvin, in traverse 2025/3: Antifeminismen / Antiféminismes

Directrice de recherche en sciences politiques au CNRS (Centre Emile Durkheim, Sciences Po Bordeaux), la socio-historienne et politiste Magali Della Sudda nous offre, avec son dernier ouvrage Les nouvelles femmes de droite, des clefs de lecture cruciales pour saisir l’essor de l’extrême droite féminine française de la dernière décennie.
Basé sur une enquête sociologique de longue haleine (2014–2020) menée à visage découvert auprès de collectifs et de leurs porte-paroles, l’ouvrage s’appuie sur un riche corpus: entretiens approfondis, informatifs, ou informels; matériau ethnographique à la suite d’observations de terrain; médias en ligne, radiophoniques et télévisuels.
Ces groupes – de courants «nationalistes, identitaires ou écolo-conservateurs» (256) – forment alliances ou oppositions, et varient dans leurs modalités d’actions. Plusieurs points communs les unissent: la majorité assume la complémentarité des sexes, les revendications se font au nom du féminisme tout en se positionnant contre celui-ci, ils diffèrent par rapport aux générations qui les ont précédés dans leur mode d’action, leur sociologie et le rapport à l’égalité. Ils partagent également une opposition à l’accès aux techniques reproductives et l’accès à l’avortement.
Partant de deux hypothèses – la réactivation des réseaux conservateurs dormants faisant front commun face aux lois progressistes votées entre 2017–2021 et la crise écologique qui viendrait nourrir le discours essentialiste et naturaliste de ces milieux –, l’autrice s’interroge sur les manières dont ces groupes de femmes ont émergé et gagné en visibilité dans l’espace public; ainsi que sur leurs divergences internes. La spécialiste définit ces «nouvelles femmes de droite» comme: «des personnes de sexe féminin engagées dans des organisations ayant un projet politique conservateur ou restitutionniste opposé aux féministes contemporaines et aux politiques d’égalité de genre, adoptant des stratégies et des répertoires d’action variés. Cette définition met l’accent sur des valeurs traditionnelles, le refus du projet politique d’émancipation fondé sur une critique du patriarcat, de la domination masculine et du genre comme système de hiérarchisation binaire, mais aussi sur des modes d’engagements horizontaux, en dehors des marges ou en marge des partis et des groupes politiques.» (34).
Sous la loupe de la chercheuse, la nébuleuse des réseaux d’extrême droite est passée au crible fin au fil de six chapitres passionnants.
Le premier chapitre revient sur le rôle de catalyseur joué par «La Manif pour tous» (LMPT) (2012). D’abord nom de l’association organisatrice des premiers cortèges opposés au mariage et à la filiation pour les couples homosexuels, le terme désigne également les 37 associations qui en font partie. LMPT se caractérise par une prédominance catholique et une forte présence féminine. Les droites se fédèrent alors autour d’un ennemi commun: les politiques d’égalité de genre, et les organisations féministes qui les soutiennent.
Le second chapitre porte sur Les Caryatides (2013–2021) dont l’imaginaire politique repose sur un catholicisme intégriste, le nationalisme et l’héritage européen, illustrés par des symboles comme l’orchidée blanche, la croix celtique, le patronage de Jeanne d’Arc ou des références au régime de Vichy. Cet héritage historique nationaliste est revendiqué par les membres qui appellent les femmes à sortir de la sphère domestique pour agir dans l’espace public face à ceux qu’elles considèrent comme leurs ennemis (lobbies cosmopolites, féministes et LGBT) et défendre un projet antilibéral et autoritaire d’«une France catholique à la population homogène et blanche» (90), où la division sexuée du travail militant est marquée par une hiérarchie de genre assumée. La chercheuse fait des parallèles avec des ligues catholiques féminines ou royalistes qui les précèdent au fil du vingtième siècle, un autre de ses excellents champs de spécialisation.
Mais les femmes de droite se revendiquant antiféministes à l’image des Caryatides restent marginales. La grande force de l’ouvrage réside précisément dans l’analyse des discours employés pour qualifier les engagements de ces femmes contre l’égalité de genre et les féministes, tout en s’inscrivant paradoxalement dans une réappropriation du féminisme. Les chapitres suivants qui explorent fémonationalismes contemporains, militantes identitaires, politique préfigurative restitutionniste des Antigones, et écoféminisme conservateur du féminisme intégral reviennent notamment sur les six collectifs (Cercle Fraternité Collectif alterféministe ; Belle et Rebelle, Némésis, Antigones, Revue Limite) et figures emblématiques (Thaïs d’Escufon, Eugénie Bastié, Marianne Durano, Virginie Vota, Solveig Mineo et Gabrielle Cluzel) par rapport au féminisme.
Le parti pris de la démarche compréhensive – au sens de «comprendre les faits sociaux» (41) – est ici aussi fondamental que réalisé avec brio. Partant des termes mobilisés par son terrain, l’autrice analyse avec finesse leurs répertoires d’action, leurs désaccords, leurs contradictions, et les effets de leur rhétorique réactionnaire. Celles et ceux qui auraient été interpellés par la photographie des politiciens UDC Jean-Luc Addor et Marco Chiesa posant tout sourire aux côtés des représentantes du collectif Némésis Suisse sous la coupole fédérale à Berne en 2023 en apprendront davantage sur l’origine, le caractère islamophobe et la lecture raciste des violences sexuelles de ce groupe (150–166). Le concept de «restitutionnisme» de Danièle Hervieu-Léger est particulièrement éclairante pour saisir l’articulation de l’argumentaire des milieux écologistes alliant nostalgie d’un passé et anticapitalisme, tout comme celui de «rhétorique réactionnaire» de Albert Hirschman pour comprendre le mécanisme de retournement d’un argumentaire progressiste afin de défendre un projet politique conservateur.
Rédigé dans une prose fluide et concise, l’ouvrage offre un panorama précis, rigoureux et synthétique de ces réseaux, malgré une impressionnante diversité de protagonistes secondaires.
Les outils annexes (sigles, index, tableaux, mais surtout douze pages de définitions placées en début d’ouvrage pour saisir l’origine et le sens de termes employés par ses protagonistes avec des termes comme «alterféminisme», «féminisme intégral», «fémonationalisme») facilitent la lecture.
La complexité des positionnements croisés ici souligne d’une part le danger de sous-estimer l’ampleur du phénomène; combien il serait réducteur d’autre part, de voir en l’utilisation du terme féminisme une simple stratégie de réappropriation (254). Puisse sa méthodologie, qu’elle présente sous le titre de «plaidoyer pour le genre comme outils d’analyse et des méthodes mixtes» (38) faire école.
Si le lectorat peut regretter une conclusion succincte et un accès limité au riche corpus mobilisé (à l’image de la reproduction du «manuel à l’usage d’une militante nationaliste», 94–96), il est probable qu’il s’agisse là d’un choix sélectif nécessaire s’inscrivant dans la démarche de rendre un travail académique accessible à un public plus large qu’il faut saluer, allant de pair avec un format restreint, des références ciblées, le choix d’une maison d’édition engagée ou encore un visuel particulièrement graphique pour la couverture.
Par son éclairage inédit sur des questions d’actualité, des réseaux complexes méconnus, l’autrice propose ici des perspectives novatrices, des résultats synthétiques et des analyses stimulantes venant enrichir considérablement les travaux académiques sur un champ de recherche encore trop peu exploré dans l’espace francophone. L’analyse des nouvelles femmes de droite relève d’une nécessité politique et sociétale pour celles et ceux qui défendent une société démocratique et égalitaire face à des tentatives de régression sociale et idéologique. À l’heure de la montée des fascismes, Magali Della Sudda livre ainsi un manuel scientifique concis et percutant qui fera date dans le décryptage de l’extrême droite féminine.
À mettre impérativement entre toutes les mains.